Récits de vie

Dactylo, petite ouvrière des mots

Dactylo petite ouvrière des mots

On pénétrait dans l’imposant bâtiment situé le long de la place Valhubert par un immense porche.

Immédiatement sur la gauche, se trouvait un large escalier qui menait jusqu’aux étages. Si l’on s’arrêtait au second, on débouchait sur un long couloir bordé de lourdes portes. Pour peu qu’on s’y avance suffisamment, on était rapidement saisi par une étrange musique, sèche et monotone.

Tac tac tac tac tac tac …

On était arrivé au pool de dactylographie du service « Voies et Bâtiments ».

Là, derrière la première porte, se trouvaient 9 paires de mains qui s’afféraient bruyamment à retranscrire sur papier carbone ou supports stencil des piles de courriers manuscrits qui arrivaient de tous les services.

De l’autre côté de la porte vitrée, dans un écho à peine atténué par la cloison, une autre équipe réalisait exactement la même tâche, créant une atmosphère assourdissante et métallique qui butait contre les hauts plafonds de la pièce sans pouvoir s’en échapper.

Tac tac tac tac tac tac …

Dans ce bourdonnement tapageur, les dactylographes s’agitaient comme dans un essaim : certaines allaient et venaient pour remettre leurs ouvrages martelant de coups secs le parquet avec leurs talons à l’instar des touches de leur machine qu’elles écrasaient vigoureusement de leurs doigts. D’autres échangeaient des conseils à voix basse, quelques courtes phrases dont la ponctuation était assurée par le tintement des clochettes en fin de ligne.

C’est ici que travaillait, avec l’application et la bonne volonté d’une petite abeille, Maïté, une jeune fille formée au sein du bien nommé Institut « la Ruche » de Bordeaux, alors réservé aux femmes.

Tac tac tac tac tac tac …

Maïté avait 19 ans en cette année 1959 et elle venait d’être embauchée, comme plusieurs jeunes filles de sa génération, pour renforcer le pool de sténodactylographie dirigé par une expérimentée « chef-de-bureau » secondée d’une « sous-chef ». L’attribut de Chef leur conférait un grand pouvoir : celui de communiquer avec l’extérieur et d’organiser la vie de la colonie…

En revanche, il n’y avait quasiment aucun contact avec l’extérieur du bureau pour Maïté. A peine parfois, une percée au 3ème étage, où se trouvait le bureau de l’impressionnante « chef-des-chefs-de-bureaux » qui avait ce privilège de disposer d’une cage de verre individuelle.

Tac tac tac tac tac tac …

Plusieurs fois par jour, Maïté récupérait donc auprès de la chef du bureau, un courrier à traiter puis elle lui rendait, s’en voyait attribuer un nouveau, le saisissait, le restituait et ainsi de suite.

Rompues à toutes les subtilités du métier, les chefs ne pouvaient s’empêcher de regarder d’un œil critique cette nouvelle génération de butineuses qui, sur les claviers de leur Japy électrique, s’évertuaient à contribuer à la récolte dans les meilleurs délais, sans pouvoir toutefois atteindre la célérité et la fiabilité des plus anciennes.

Tac tac tac tac tac tac …

Sérieuse et appliquée Maïté ressentait pourtant déjà la monotonie du métier. Heureusement, l’ambiance avec les autres filles du même âge était chaleureuse et l’on ne manquait jamais une occasion de blaguer ensemble lors de la pause du matin ou de celle de l’après-midi.

Maïté avait eu de la chance d’ailleurs. Avec sa collègue et amie, elles avaient été formées pendant une semaine aux gestes de gymnastique adaptés à détendre les articulations et les muscles un peu endoloris des secrétaires. Aussi, au cours des pauses de la journée, c’était à elles que revenait la plaisante charge de les réaliser et de les enseigner à leurs collègues volontaires.

Tac tac tac tac tac tac…

Maïté était de nature rêveuse. Elle s’imaginait souvent empruntant le couloir circulaire qui faisait le tour du bâtiment pour aller découvrir la vie des autres services… Elle en était même venue à envier secrètement les sténos qui elles, étaient souvent appelées pour faire leurs prises de notes à l’extérieur du bureau…

Mais hélas, cette formation ne lui avait pas été dispensée à la Ruche… Alors, il fallait bien revenir à sa tâche…

« Pardon Madame ? Un courrier qui ne convient pas et doit être refait ? Oui, je comprends, bien sûr… »

Pas de chance pour Maïté. Ce soir-là, comme parfois, lorsqu’elle fit le compte de ces lignes de la journée afin de déterminer le montant de sa prime de rendement, elle dut bien admettre que l’erreur lui avait coûté un peu…

Dommage !

Mais bientôt Maïté quitta le bureau à l’occasion de son congé maternité. Elle ne le savait pas encore, mais elle n’y reviendrait pas. Le bureau ayant été délocalisé, la musique métallique des Japy aurait en effet cessé de jouer à son retour de congé parental.

Le capot de sa Japy se referma ainsi définitivement pour Maïté, sur cette vie brève mais intense de petite ouvrière des mots.

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